Spiritualité : Renaître à l’homme intérieur

 
 
 

L’Abbé Benoît Lobet est doyen d’Enghien et de Silly, dans le diocèse de Tournai. Enseignant à la faculté de  de l’, il est également l’auteur de nombreux ouvrages sur la . Dans Renaître à la vie spirituelle, il tente d’approcher en quoi consiste la vie spirituelle du chrétien.

Dans votre livre, vous partez de la rencontre de Nicodème avec Jésus, telle que relatée dans l’évangile de Jean. C’est là qu’on entend Jésus dire au pharisien: « A moins de naître de nouveau, nul ne peut voir le Royaume de Dieu. » Quelle est cette nouvelle naissance?

Nicodème est lui-même surpris par l’affirmation de Jésus. Il répond d’abord qu’il est impossible de naître une deuxième fois. D’ailleurs, Jésus va se moquer de ce prétendu lettré, un pharisien qui devrait bien connaître la vie spirituelle, les Ecritures, mais qui, au fond, n’en sait pas le commencement…

Jésus va lui dire qu’il doit renaître d’eau et d’esprit. Le principe de la nouvelle naissance, c’est une naissance dans l’Esprit, par l’Esprit. Pour le dire autrement et de manière plus matérielle: une première semence, celle de notre papa, nous a mis au monde éphémère qui est le nôtre, et une seconde semence doit venir féconder notre intériorité, de sorte que naisse en nous un homme nouveau. Et cette semence, c’est la Parole de Dieu portée par le Saint-Esprit.

L’évangile précise que Nicodème va trouver Jésus « de nuit ». Il ne s’agit pas seulement de la nuit « extérieure », mais aussi des ténèbres qui sont en l’homme…

Oui, et comme souvent dans l’évangile de Jean, ce qui est exprimé est un peu à double sens. Si Nicodème va trouver Jésus pendant la nuit, c’est probablement parce qu’il n’a pas envie que cela se sache. Il sait bien que Jésus n’est pas très bien vu par les pharisiens…

Mais, en même temps, c’est une métaphore de l’itinéraire intérieur. Nous marchons tous à tâtons dans nos ténèbres et nous nous heurtons, à l’intérieur de nous-mêmes, à nos impossibilités d’aimer. La vie spirituelle est une manière de chercher de la lumière, même à tâtons. Et nous savons que le Christ peut délivrer cette lumière en nous.

Pour entrer dans la vie spirituelle, il s’agit de renaître à quelque chose de nouveau. Cela veut-il dire qu’il faut quitter ce que nous sommes?

Il ne faut certainement pas quitter ce que nous sommes. La vie spirituelle n’est pas une échappée, on ne s’envole pas de notre condition présente, mais on lui trouve une profondeur nouvelle. Il s’agit peut-être de passer de l’extériorité pure et simple à l’intériorité, et glisser des sens du corps à ceux du cœur.

Avec les sens de notre corps, on perçoit la vie qui est la nôtre, mais nous avons aussi des sens intérieurs. Saint Augustin parle beaucoup de cela: l’oreille du cœur, le regard du cœur…Saint-Exupéry fait dire au renard, qui essaie de se faire apprivoiser par le Petit Prince : « On ne voit bien qu’avec le coeur. L’essentiel est invisible pour les yeux. »

Chez les chrétiens, ce mouvement de l’intériorité est rendu possible par quelque chose qui vient d’ailleurs que de nous. C’est sans doute la différence qu’il y a entre la vie spirituelle, telle qu’elle est revendiquée aujourd’hui par un certain nombre d’auteurs athées, ou d’auteurs d’inspiration orientale, et la spiritualité chrétienne. Chez les premiers, la vie spirituelle est une introspection des possibilités de son propre esprit. La spiritualité chrétienne, quant à elle, s’origine dans l’accueil de l’Esprit de Dieu, qui vient éclairer notre intériorité et les sens de notre cœur.

L’accueil de l’Esprit Saint permet de découvrir des zones complètement inexplorées en nous. Ce sont souvent des zones d’ombre, quelquefois des blessures qui viennent de très loin, de la petite enfance ou même de la vie intra-utérine. Mais l’Esprit permet aussi de guérir de ces blessures et d’illuminer ces zones d’ombre. Et donc, ce qui nous empêchait d’aimer devient ce qui, paradoxalement, nous rend davantage capables d’aimer, quand ces blessures intérieures sont peu à peu guéries. Ce que fait l’Esprit Saint en nous, c’est la nouvelle naissance, celle du Christ en nous. Le Christ guérit de la part de Dieu, il nous relève, et il nous rend capables d’aimer.

Pour reprendre un aspect essentiel de la foi chrétienne: comment les blessures du Christ sur la croix peuvent-elles guérir nos propres blessures?

Parce que les blessures du Christ sont des blessures d’amour. Ce n’est pas la souffrance qui guérit, c’est l’amour. Et, à travers la passion du Christ, sa passion pour l’humanité et son offrande de tout lui-même à son Père et aux hommes, c’est l’amour de Dieu qui est manifesté. C’est ce que dit la première lettre de Jean: Dieu est Amour, mais ce n’est pas n’importe quel amour. Ce n’est pas eros, qui est un amour amoureux; ce n’est pas philia, qui est un amour d’amitié ou de sympathie, c’est agapè, c’est-à-dire un amour de don absolu. Dieu nous aime de cet amour-là. Ainsi, le disciple bien-aimé, c’est aussi chacun de nous. Par cet amour, nous sommes à la fois guéris de nos incapacités d’aimer et rendus capables nous-mêmes, petit à petit, d’agapè, c’est-à-dire d’aimer les autres.

Le fait de renaître à la vie spirituelle conduit le chrétien à plonger dans la prière. Parmi les différentes formes de prière, il y a la prière personnelle, silencieuse, qu’on appelle parfois l’oraison. Comment s’y prendre pour pratiquer cette forme de prière?

Beaucoup d’auteurs médiévaux, ou des auteurs mystiques comme maître Eckhart ou Ruysbroeck, disent que ce qui s’est passé une fois dans la sainte Vierge Marie, est aussi ce qui passe en chacun de nous lorsque nous voulons bien accueillir en nous l’œuvre de l’Esprit. Que fait une femme quand elle est enceinte? Elle est attentive à ce qui se passe en elle, à la vie qui bouge en elle. L’oraison, c’est aussi cela. C’est une attention à l’intériorité, à ce qui bouge en nous quand est formé l’homme nouveau, quand l’Esprit forme la vie du Christ en nous.

Dans cette prière silencieuse, ce cœur à cœur, cette prière sans support, on se rend attentif à cela. Ce n’est pas le moment de prendre un livre, de faire une lecture, si pieuse soit-elle, fût-ce même l’Ecriture. C’est le moment d’être dans le silence, assis quelque part ou agenouillé vis-à-vis de Dieu. Ce qui se passe là, c’est une attention à l’intériorité qui dénoue beaucoup de choses, et qui simplifie beaucoup de choses en nous.

Quand on pratique cette forme de prière, il semble souvent que rien ne se passe. On peut parfois éprouver la présence de Dieu, et puis plus rien… Que faut-il faire alors, concrètement? 

Il faut continuer. C’est ce que dit saint Jean de la Croix. Si vous pensez que Dieu n’est plus là, si vous ne sentez plus rien, continuez. Dieu vous porte même si vous ne le sentez pas.

Cette persévérance dans la prière est extrêmement importante. S’il serait anormal de ne jamais rien sentir du tout, il est normal qu’habituellement on ne sente rien lors de cette rencontre avec notre intériorité. On a l’impression que Dieu n’est pas là, qu’il ne se passe rien, sauf, de temps en temps, quelques fulgurances.

Nous sommes dans un monde où on est très sensible, trop sensible à lier la vérité d’une relation à son ressenti. C’est parce qu’on ressentirait les choses qu’elles seraient vraies, et si on ne ressent pas les choses, elles n’existent pas. Mais, dans la prière, même si on ne ressent pas la présence de Dieu, on sait qu’il est là. Et même s’il n’y a pas de ressenti particulier, cette présence nous transforme, et la nouvelle naissance s’opère en nous. De temps en temps, on la pressent, mais, ce qui compte, c’est de persévérer dans l’attention à l’intériorité.

Propos recueillis par Christophe HERINCKX

Benoît Lobet, Renaître à la vie spirituelle, éditions Salvator, 145 pages.

Leave a reply

Your email address will not be published.

 
Seo wordpress plugin by www.seowizard.org.